MONITOR – Les plans de privatisation de la Commission

http://www.wdr.de/tv/monitor/sendungen/2012/1213/wasser.php5

L'eau, ce n'est pas seulement une formule chimique H2O; l'eau c'est la vie. L'accès à l'eau a été reconnu comme un droit humain par les Nations unies. En Allemagne, normalement, l'eau appartient aux villes aux municipalités, c’est-à-dire à nous tous - pour l'instant du moins. Car cela pourrait changer rapidement. Avec des conséquences draconiennes pour l'Allemagne. C'est au Portugal que la Commission européenne dévoile ses intentions. Bruxelles veut que le pays vende son réseau d'alimentation en eau. Ici, à Paços de Ferreira, la privatisation de l'eau a déjà commencé. Contre la volonté des citoyens, comme ils nous le confient.

Un habitant (traduction MONITOR) : "Dans le passé, on pouvait boire l'eau, ici. Elle était bonne, c'était de l'eau fraîche ! Maintenant, c'est fini !"

Un autre habitant (traduction MONITOR) : "J'ai 66 ans et j'ai toujours bu cette eau."

Le premier habitant (traduction MONITOR) : "Maintenant, on ne boit même plus l'eau de la fontaine publique."

Un troisième habitant (traduction MONITOR) : "Oui, maintenant, il paraît que l'eau publique n'est pas potable."

Cette vente a été une bonne opération pour la municipalité de Paços de Ferreira, mais elle sera sans lendemain. Maintenant, les habitants doivent en supporter les conséquences. Des gens nous montrent leurs factures et, effectivement, les montants mensuels sont effrayants; beaucoup d'habitants ont maintenant des problèmes pour payer leur eau potable.

Pour Humberto Brito, du mouvement citoyen du 6 Novembre (traduction MONITOR), "Ici, à Paços de Ferreira, les conséquences de la privatisation sont désastreuses. Les tarifs ont augmenté de 400% en quelques années. Puis, chaque année, les prix ont encore augmenté de 6%. C'est une catastrophe."

Les pays en crise comme le Portugal et la Grèce ont besoin d'argent, c'est pourquoi à Bruxelles, la troïka les force secrètement à vendre leurs compagnies des eaux. C'est ce qu'a pu constater MONITOR dans les annexes aux contrats de la troïka qu'elle a obtenus : en Grèce, les compagnies des eaux d'Athènes et de Salonique vont être vendues. Pour le Portugal, l'annexe précise qu'il faut promouvoir la privatisation de la compagnie nationale des eaux "Aguas de Portugal". Dans le pays, de plus en plus de gens protestent contre la privatisation de l'eau parce qu'ils craignent une hausse des prix et une baisse de la qualité. Mais ces pays en crise ne sont que les premiers. La Commission européenne attaque maintenant de front. En réalité, la nouvelle proposition de Directive sur les concessions masquait l'obligation d'ouvrir le marché de l'approvisionnement en eau. Qu'est-ce que cela signifie ? La spécialiste des questions de l'eau des Verts européens, Heide Rühle, a étudié attentivement cette proposition. Elle est persuadée que la Commission est sur le point d'atteindre son objectif : la privatisation de l'eau.

Pour Heide Rühle, eurodéputée du Groupe des Verts, "La politique en matière de concessions ne le fait pas de façon directe; elle n'ouvre pas directement la porte à la privatisation de l'eau, elle le fait par une porte dérobée. Petit à petit, elle permet aux entreprises de s'implanter sur le marché, ce qui revient à l'ouvrir au privé."

Allant jusqu'à nier sa volonté de privatiser l'eau, le puissant Commissaire européen Barnier déclare que sa politique ne ferait que réorganiser le marché.

Michel Barnier, Commissaire européen au Marché intérieur (traduction MONITOR) : "Cela restera comme avant."

Si c'est le cas, pourquoi avons-nous besoin d'une directive ?

Michel Barnier (traduction MONITOR) : "Parce que nous avons besoin de règles. Chaque municipalité allemande conservera la décision pour son eau, mais maintenant nous lui donnons la possibilité de confier l'eau à un partenaire privé, qui sera lui aussi réglementé, à l'avantage du consommateur."

Nous y voilà. C'est ce que la Commission a en tête : dans toute l'Union européenne, les concessions pour l'eau se feront par appels d'offres. Et c'est là que le privé entre en piste, parce que les opérateurs municipaux ne peuvent concurrencer les prix de dumping des grandes compagnies. Et cela alors que 82% des Allemands veulent que l'adduction d'eau soit assurée par les villes et les municipalités.

Dans le pays, certaines villes et municipalités ont même fait marche arrière. C'est le cas de Berlin qui a partiellement privatisé sa compagnie des eaux en 1999. Après des protestations massives, la municipalité a commencé à racheter ses actions, au prix fort, mais c'est un premier succès pour cette initiative citoyenne. Cependant la nouvelle stratégie de la Commission européenne pourrait réduire cette idée à néant.

Pour Gerlinde Schermer, de l'association Berliner Wassertisch, "La nouvelle directive européenne va pousser à la privatisation partout. Et l'expérience de Berlin montre que même une privatisation partielle, ce qu'on appelle un partenariat public-privé, ne profite en réalité qu'aux entreprises privées. Leur bénéfice est garanti et c'est nous qui payons.

Pour l'investisseur privé, l'eau est une marchandise, comme l'électricité ou l'or. L'eau étant un objet de spéculation, elle est donc un bien économique. Les analystes estiment le marché de l'eau de l'Union européenne à plusieurs centaines de milliards. Et ils veulent mettre la main dessus : les grandes compagnies telles que Thames Water et Veolia, ainsi que les firmes allemandes RWE et Gelsenwasser n'attendent que sa privatisation. La privatisation de l'eau donne rarement les résultats promis, comme l'a confirmé en 2010 une étude de l'université de Barcelone. Elle montre qu'en plusieurs endroits, la qualité de l'eau a baissé après sa privatisation. Mais surtout, son prix n'a pas diminué.

Citation : "Nous ne pouvons pas … démontrer que la production privée de l'eau a pour effet d'abaisser le prix."

Olivier Hoedeman, du Corporate Europe Observatory (traduction MONITOR) : "En général, les promesses qui sont toujours associées à la privatisation de l'eau – meilleur service, baisse des prix – ne sont pas tenues. Au contraire, on constate que les prix ont tendance à augmenter et les investissements promis dans les réseaux de distribution ne se concrétisent pratiquement jamais."

Parce que les sommes nécessaires pour la création d'un réseau coûteux ne riment pas avec profit immédiat. C'est ce que démontrent les exemples de Londres ou Bordeaux : des canalisations qui se dégradent, l'eau potable s'imprègne d'impuretés, alors la compagnie ajoute souvent du chlore ou un produit similaire pour préserver l'hygiène. Pourquoi l'Union européenne prend-elle des décisions qui vont à l'encontre de la volonté de sa population ? Sur quelles études se fonde-t-elle ? Avec qui discute-t-elle derrière ses murs de verre ? Par exemple avec le Steering Group, un groupe d'experts qui conseille la Commission européenne en matière de politique de l'eau. La liste des participants est édifiante; on y trouve principalement des représentants de l'industrie de l'eau et des secteurs associés.

Désolé, … figurent dans la liste :

Michel Barnier, le Commissaire européen au Marché intérieur, déclare (traduction MONITOR) : "Je n'ai pas constitué personnellement ce groupe d'experts, mais si vous attendez de moi que je dise que nos groupes d'experts devraient être plus équilibrés, je peux être d'accord."

Christian Ude, Président de l'Association allemande des villes : "Il est bien malheureux qu'un Commissaire à la concurrence ne connaisse que les besoins de son partenaire issu des rangs des P-DG, et pas les besoins de la population."

L'eau est-elle un droit humain ou une affaire de milliards de dollars ? Bruxelles a déjà tranché : à l'avenir, l'eau appartiendra aux entreprises plutôt qu'à nous tous.